Updated on
Jul, 30 2026
Ahmed Abdelaziem Mahmoud
Conseiller Juridique — INTERPOL et Droit Pénal International
Anastasia Goma
Senior Associate, Défense pénale internationale
Hanna Sianko
Associée
Cliodhna Joyce-Daly
Consultant juridique stratégique et expert juridictionnel
Christina Abdel Ahad
Associé principal
Melisa Kurter
Collaboratrice senior
Marcin Ajs
Partenaire associé
Tarek Muhammad
Associé associé
Tatiana Del Moral
Partenaire associé
Tarek Muhammad
Conseiller juridique principal
Maryna Mkrtycheva
Senior Associate
Iryna Berenstein
Associée
Dmytro Konovalenko
Associé principal
Anatoliy Yarovyi
Associé principal

Pris entre deux feux : que se passe-t-il en cas de multiples demandes d’extradition pour une seule personne ?

Imaginez : une personne est réclamée simultanément par plusieurs pays. Que se passe-t-il ? L’État sur le territoire duquel elle se trouve ne la remet pas simplement au premier demandeur. C’est bien plus complexe. L’autorité compétente analyse chaque demande recevable pour décider laquelle est prioritaire, en se fondant sur une série de critères juridiques et factuels. Au final, la décision relève du pouvoir souverain de cet État.

Demandes d’extradition concurrentes – Situation juridique où deux ou plusieurs États demandent simultanément l’extradition de la même personne à un État sur le territoire duquel cette personne se trouve. La résolution de ce conflit de demandes est régie par les traités internationaux et le droit interne de l’État requis.

Comment fonctionne une demande d’extradition classique en France ?

Une procédure d’extradition est un processus juridique formel. Un État (l’État requis) remet une personne présente sur son sol à un autre État (l’État requérant) pour un jugement ou l’exécution d’une peine.

  • La voie diplomatique comme point de départ : En France, la procédure est lancée par la voie diplomatique (diplomatic channel), comme l’exige le Code de procédure pénale. L’État demandeur doit fournir un dossier complet, qui doit impérativement contenir un mandat d’arrêt ou un jugement de condamnation exécutoire. Un dossier incomplet à ce stade initial est une cause fréquente de rejet ou de retards significatifs.
  • Un cadre juridique strict : La procédure est encadrée par le Chapitre V du Code de procédure pénale (Articles 696 et suivants). La France vérifie la légalité de chaque demande au regard de ses propres lois et des traités pertinents, telle que la Convention européenne d’extradition.
  • Le rôle bicéphale des autorités françaises : La demande passe d’abord un examen juridique devant la chambre de l’instruction de la cour d’appel compétente. Celle-ci ne fait que rendre un avis (favorable ou défavorable) sur la légalité. La décision finale, elle, est purement politique. C’est le gouvernement qui tranche, par un décret du Premier ministre.

Quand plusieurs pays réclament la même personne, qui décide et sur quels critères ?

Face à des demandes d’extradition concurrentes, la décision revient exclusivement à l’État requis. Il ne s’agit jamais d’une course où le premier arrivé gagne. L’État analyse et hiérarchise les demandes selon des critères bien définis.

  • Une décision basée sur “toutes les circonstances” : L’article 17 de la Convention européenne d’extradition du Conseil de l’Europe est clair. L’État requis doit prendre sa décision “compte tenu de toutes circonstances”, ce qui lui donne une marge d’appréciation considérable.
  • Les critères clés d’arbitrage : Les critères universellement admis, que l’on retrouve aussi dans le Model Treaty on Extradition de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC), sont les suivants :
    • La gravité relative des infractions en jeu.
    • Le lieu de commission des infractions (le principe de territorialité pèse souvent lourd).
    • Les dates respectives des competing requests (demandes concurrentes).
    • La nationalité de la personne réclamée. Beaucoup de pays, dont la France, refusent d’extrader leurs propres nationaux.
    • La possibilité d’une re-extradition future : l’État choisi garantit-il qu’il pourra remettre la personne à un autre État demandeur une fois sa propre justice passée ?
  • Un pouvoir ministériel dans certains pays : Le processus n’est pas uniforme. Au Canada, par exemple, la loi sur l’extradition (Extradition Act, section 40(2)) confère explicitement au Ministre de la Justice le pouvoir de décider de l’ordre de traitement des multiple extradition requests.

Que se passe-t-il en cas de conflit entre plusieurs demandes d’extradition ?

Le “conflit” est résolu par l’État requis, qui établit une hiérarchie entre les demandes. Il peut très bien décider de donner suite à une seule requête tout en suspendant sa décision sur les autres, dans l’attente de l’issue de la première procédure. L’objectif est de parvenir à une décision juste et pragmatique dans les meilleurs délais, tout en conciliant les engagements internationaux de l’État et les droits fondamentaux de l’individu.

Le Mandat d’Arrêt Européen change-t-il la donne face à une demande d’extradition “classique” ?

Oui. Radicalement. La présence d’un Mandat d’Arrêt Européen (MAE) bouleverse la procédure et l’ordre des priorités.

  • Pas une extradition, mais une remise : Le European arrest warrant (EAW) n’est pas une extradition au sens traditionnel du terme. Il s’agit d’un système de remise (surrender requests) simplifié et accéléré entre autorités judiciaires de l’UE, basé sur le principe de reconnaissance mutuelle. Toute intervention politique est exclue du processus.
  • Priorité au Mandat d’Arrêt Européen : En cas de concurrence entre un MAE et une demande d’extradition d’un pays tiers, les lignes directrices d’Eurojust (2019) sont sans équivoque. L’autorité judiciaire d’exécution (executing judicial authority) doit, en principe, donner la priorité au MAE.
  • Des critères de décision spécifiques : Si plusieurs MAE sont émis pour la même personne, la Décision-cadre sur le mandat d'arrêt européen guide l’autorité judiciaire d’exécution. Elle choisit alors lequel exécuter en fonction de la gravité et du lieu de l’infraction, ainsi que des dates d’émission des mandats.

Quelles sont les conditions pour obtenir une extradition ?

Les conditions varient, mais certaines sont presque universelles. Pour une extradition classique, la double incrimination est une exigence fondamentale : l’acte doit être une infraction pénale dans les deux pays. Il faut aussi que l’action publique ne soit pas prescrite et, surtout, que le respect des droits fondamentaux soit garanti. Toute demande est refusée en cas de risque de peine de mort, de torture ou de traitements inhumains. Dans le cadre d’un European arrest warrant (EAW), le contrôle est bien plus léger. La double incrimination n’est même pas requise pour une liste de 32 infractions graves si elles sont punies d’au moins trois ans de prison dans l’État d’émission. Des experts juridiques, comme ceux réunis lors d’un séminaire international sur l’extradition, débattent sans cesse de ces nuances complexes.

Une fois extradée, une personne peut-elle être de nouveau extradée vers un autre pays ?

Non. Du moins, pas sans l’accord de l’État qui a autorisé la première extradition. C’est le principe de spécialité.

  • Le principe de spécialité comme bouclier : Une personne extradée ne peut être ni jugée pour des faits antérieurs différents de ceux ayant justifié l’extradition, ni remise à un pays tiers (re-extradition) sans le consentement exprès de l’État qui l’a initialement extradée. Ce principe est une double protection : il préserve la souveraineté de l’État requis et les droits de la personne.
  • La ré-extradition, un critère de décision : Comme le souligne l’article 17 de la Convention européenne d’extradition, la capacité d’un État à garantir une éventuelle ré-extradition peut faire pencher la balance lorsque l’État requis arbitre entre des demandes d’extradition concurrentes.
  • Des exceptions existent : La règle de la spécialité n’est pas absolue. La personne concernée peut y renoncer elle-même. L’État qui a accordé l’extradition initiale peut aussi consentir à une ré-extradition, mais seulement après avoir examiné une nouvelle demande formelle et complète.

Quand une nouvelle demande d’extradition peut-elle être considérée comme un abus de procédure ?

Multiplier les demandes peut s’apparenter à du harcèlement judiciaire. Il y a cependant des exceptions.

  • Répéter une demande sur les mêmes faits : Si une demande d’extradition a été définitivement refusée sur le fond (et non pour un simple vice de forme), une nouvelle demande fondée sur les same facts sera presque toujours jugée irrecevable. Le principe non bis in idem (nul ne peut être jugé deux fois pour la même chose) s’applique par analogie pour éviter l’acharnement. On peut d’ailleurs déposer une demande préventive pour éviter une arrestation en vue d’une extradition si l’on anticipe un tel abus.
  • L’exception des faits nouveaux : Une nouvelle demande peut être recevable si, et seulement si, elle s’appuie sur des faits ou des preuves découverts après le refus de la première et qui n’avaient pu être présentés à l’époque.
  • La notion d’abuse of process : Dans les systèmes de common law, comme au Canada, l’Extradition Act permet aux tribunaux de mettre fin à une procédure si elle constitue un abuse of process (abus de procédure). Cela vise les demandes utilisées à des fins politiques, vexatoires, ou celles qui sont manifestement infondées, comme on le voit parfois dans des affaires complexes, tel le cas d’un homme d’affaires autrichien recherché en Russie pour fraude.

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Questions fréquentes

Quel pays est prioritaire pour une extradition ?

Aucun pays n’est “prioritaire” par défaut. La décision revient à l’État où se trouve la personne, qui l’évalue au cas par cas. Les critères décisifs incluent la gravité et le lieu de l’infraction, la nationalité, les dates des demandes et l’existence d’un traité bilatéral ou multilatéral. Au sein de l’UE, un European arrest warrant (EAW) l’emporte presque toujours sur une demande d’extradition d’un pays tiers.

Combien de temps prend une procédure d’extradition ?

La durée est très variable. Tout dépend du mécanisme utilisé. Une remise via un European arrest warrant est conçue pour être rapide, se comptant souvent en quelques semaines. En revanche, une procédure d’extradition “classique” empruntant la diplomatic channel s’étire sur une période bien plus longue. Il faut s’attendre à plusieurs mois, voire plusieurs années, surtout si le dossier est complexe, que des recours sont exercés ou qu’il y a des competing requests (demandes concurrentes). Pour la personne concernée, cette attente signifie une vie mise en suspens, une incertitude juridique constante et des frais de défense qui s’accumulent sans visibilité sur l’issue.

Qui peut faire l’objet d’une demande d’extradition ?

N’importe qui. Toute personne se trouvant sur le territoire d’un État peut faire l’objet d’une demande d’extradition de la part d’un autre État où elle est poursuivie pénalement ou doit purger une peine. Il y a cependant une exception de taille : de nombreux pays, dont la France, refusent par principe d’extrader leurs propres ressortissants.

Un citoyen français peut-il être extradé ?

En principe, non. La France n’extrade pas ses propres ressortissants vers des pays situés hors de l’Union européenne. Cette protection traditionnelle ne s’applique toutefois pas dans le cadre du European arrest warrant (MAE). Un citoyen français peut donc bel et bien être remis à un autre État membre de l’UE en exécution d’un tel mandat.

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